Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier – Patrick  Modiano

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« – Et l’enfant? demanda Daragane. Vous avez eu des nouvelles de l’enfant?
– Aucune. Je me suis souvent demandé ce qu’il était devenu… Quel drôle de départ dans la vie…
– Ils l’avaient certainement inscrit à une école…
– Oui. À l’école de la Forêt, rue de Beuvron. Je me souviens avoir écrit un mot pour justifier son absence à cause d’une grippe.
– Et à l’école de la Forêt, on pourrait peut-être trouver une trace de son passage…
– Non, malheureusement. Ils ont détruit l’école de la Forêt il y a deux ans. C’était une toute petite école, vous savez…»

L’avis de PrestaPlume :
Qui aime connaître la fin d’une histoire aura la tentation de passer son chemin avec le dernier ouvrage de Patrick Modiano, « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier », tant il déroute, perturbe, frustre, agace, interroge. Toutes ces pierres d’attente semées au fil des pages attendront encore bien longtemps leur coup de théâtre. On ne saura pas ce que deviennent les protagonistes (Gilles Ottolini et Chantal Grippay), ce couple louche formé d’un possible maître-chanteur « au visage aussi coupant de face que de profil » et de sa complice adepte de soirées sexes rémunératrices qui veut restituer à cet écrivain solitaire, Jean Daragane, son carnet d’adresses égaré, mais pas que. On ne saura pas davantage ce que devient cette robe de satin noir aux deux hirondelles jaunes d’un autre temps, laissée dans un sac en plastique sur le canapé par Chantal Grippay après une nuit avec Jean Daragane à discuter, mais pas que. Une relation éphémère qui sonne comme un étrange bis repetita placent. On saura encore moins ce qu’il a vraiment vécu, enfant, lorsque, laissé par ses parents, il vit un temps avec la strip-teaseuse Annie Astrand en banlieue, à Saint-Leu-la-Forêt, où il entendait la nuit des allées et venues sur le gravier sans comprendre, avec toujours cette peur au ventre de rester seul dans cette grande maison.

Alors que sait-on au juste ? Les dessous d’une écriture, intense, haletante, qui vous emmène dans le clair-obscur des quartiers de Paris, de place en place, et qui vous embarque en première classe pour deux voyages qui se calquent l’un sur l’autre, tel un palimpseste. Une écriture qui se renouvelle tout en traçant les mêmes ronds dans l’eau. Une histoire ressassée qui donne l’impression de ne pas avancer tout en s’embellissant. Une mise en abyme mélancolique et passionnante. Serait-ce un voyage immobile, figé dans des bulles de souvenirs coincés dans de multiples versions et qui éclatent et remontent à la surface dans le cœur de Jean Daragane ? Jusqu’où peut se nicher l’oubli ? Dans le refus de savoir, peut-être… ou pas.

Jean Daragane replonge dans son passé. C’est là une certitude. C’est la seconde fois, après cet épisode des retrouvailles qui a donné naissance à son premier roman « Le noir de l’été« . Quel âge avait-il déjà ? On ne sait pas, on devine. Aux alentours de vingt-cinq. Et à l’heure de son demi-siècle, c’est ce même passé qui revient à la charge, sous une forme différente, à l’image « d’une piqûre d’insecte qui vous semble d’abord très légère« , mais qui instille un malaise aux contours indistincts. On l’accompagne avec plaisir dans cette enquête de reconstruction de soi qui redémarre. On fait nôtres tantôt son acharnement tantôt ses hésitations à connaître cette vérité sur laquelle il a envie de faire la planche au large. On tente avec lui de capturer dans des filets trop larges des réminiscences fugaces de noms incertains, oubliés, tapis, qui ressurgissent des flots, dont on se demande si elles émanent d’une source pure ou des reflux diffractés de l’imaginaire de l’enfance.

Mais les mailles sont distendues par le temps, des souvenirs trop minces s’échappent pour retourner dans le néant des abîmes. A jamais ? Qui sait ? Patrick Modiano est un récidiviste. Chaque ouvrage de son œuvre tend vers une complétude, sans encore l’avoir atteint. Et l’on se demande, à la fin, si on souhaite qu’il l’atteigne. Une fois le puzzle de sa vie complété, que lui restera-t-il ?

Un livre qui m’a à la fois décontenancée et emballée. Il est des auteurs qui laissent respirer leur personnage au détriment de l’intrigue. Il est des livres qui distillent le plaisir dans le temps. « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier » fait indéniablement partie de cette essence-là.

Éd. Folio, janvier 2016.

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